Un Vigneron dans l’alambic de l’histoire

Par Gilbert Laval et Alain Boullenger

In Vino Veritas. Le Gaillac a deux mille ans, mais c’est le travail des vignerons dans de ce dernier demi-siècle qui dit le mieux les évolutions du monde et de ses consommations. Passé quarante-trois vendanges, Alain Boullenger, enfant de 68, du travail en usine puis des vignes, sort de cet alambic de l’histoire. Il raconte.

Chapitre 4

ET LE GAILLAC RETROUVE SES COULEURS

(A FAIRE LIRE) L’appellation, autrement dit le vin de qualité, en 1981, ce n'est encore que 5% du vin produit à Gaillac. Seuls quelques producteurs particuliers y travaillaient. Quoiqu'ils aient encore quelque difficulté à s’entendre... c'était le moins qu'on puisse dire. L'appellation ronronne donc avec très peu de moyens pour faire la promotion de ses vins. Et là, c'est un coup de tonnerre qui va se produire...

1) Ce coup de tonnerre, Alain Boullenger, n'est-ce pas vous qui l'avez en partie déclenché ?

Moi ou un autre, le temps était venu... Je me souviens être allé voir le président de la cave alors que nos efforts pour tirer l’image du vin de Gaillac vers le haut paraissaient voués à l’échec. Je lui dis : “ il faut que nous prenions la majorité au sein du conseil d’administration du syndicat de l’AOC, sans quoi, nous n’y arriverons jamais”.

Constat sévère...

Ce conseil d’administration du syndicat d’appellation fonctionnait à l'ancienne... avec des candidats cooptés et des élections à main levée. Système qui favorise en pratique toute équipe sortante et pousse rarement à l'innovation. Le secrétaire de ce syndicat, Robert Plageoles avait de grandes idées, il présentait l'appellation comme une philosophie de la vie. Mais la philosophie fait rarement vivre, elle ne fait en tout cas pas vendre de bouteilles...

On se demande comment vous vous y êtes pris...

Nous avons d'abord exigé de revenir aux statuts et, pour commencer, à des élections à bulletin secret.

Et vous l'avez prise cette majorité ?.

oui , sans trop de mal. Nous avions mobilisé les coopérateurs qui étaient largement majoritaires parmi les producteurs d’appellation, ayant pour la plupart de plus petites surfaces. Pour le coup, l'assemblée générale a été mémorable où les battus sont partis avec un geste de dépit. Robert Plageoles a quitté la réunion en lâchant un tonitruant : «En vingt ans de syndicalisme, c’est la première fois que je vois ça».

Et il n'est plus revenu ?

Si, mais pas tout de suite. Surtout, les statuts ont été modifiés de façon à ce que ni les coopérateurs ni les indépendants ne puissent avoir la majorité à eux tous les seuls au sein du syndicat de l’appellation. Il s’agissait de forcer l’émergence d’une culture du compromis entre les deux “familles”, seule solution propre à faire que tous marchent dans la même direction. En boitillant peut-être dans un premier temps ou avec plus ou moins d’enthousiasme, mais que tous marchent ensemble.

Cet accord a-t-il été facile à trouver ?

Ce sont d’abord les vignerons indépendants encore présents dans ce conseil qui ont été les plus divisés sur cette question de savoir si notre proposition était la bonne ou non, encore incapables de se mettre d’accord entre eux. Nous sommes finalement arrivés à ce que ce fameux Conseil d’administration de 24 membres soit désormais constitué de 12 coopérateurs et de 12 particuliers. Nous en sommes d’ailleurs toujours à cette parité, preuve que cette réforme était celle qu’il fallait faire.

Quant à Robert Plageoles, qu'est ce qu'il est devenu ?

Boudeur, il s’est alors replié sur son exploitation. Où il a développé beaucoup de produits particuliers, comme des vins tirés de cépages 100% Duras ou de cépages 100% Mauzac. Ce qui a été un apport incontestable dans l’appellation. Il y a même eu, plus tard, un vin tiré de cépages 100% Prunelart.

La compétition a pour finir abouti au meilleur...

A Gaillac, comme peut-être ailleurs, la tentation a longtemps été forte d’aller a contrario du mouvement général, de se distinguer par une production singulière, en tout cas de ne pas se plier aux règles établies par le plus grand nombre. Les expériences de Plageoles sont là pour démontrer que le pire n’est jamais sûr. Poussant toujours plus cette logique des cépages autochtones pour ne rien faire comme les autres, il a, au bout du compte, travaillé en profondeur l’identité de l’appellation.

l’’attitude de ce franc tireur des vignes aura donc profité à tous

Le moins que l’on puisse dire est que travailler au progrès collectif n’était peut-être pas sa première intention. Mais c’est ainsi que l’histoire se joue souvent pour quiconque cherche à émerger de la masse. Pour faire ce que personne d’autre ne fait, soit il prend l’absolu contre-pied et travaille à l’inverse de ce que les autres font, soit il colle au plus près de ce qu’exige l’appellation et tâche d’être le meilleur parmi les meilleurs.

Et quelle option a-t-il choisi ?

Malade d’avoir été battu aux élections, c'est la seconde option qu'il a choisi. Et ses recherches propres ont le plus souvent été dans le sens de ce que cherchait aussi le collectif. Il aura employé beaucoup de son énergie à cracher sur l’appellation alors qu’il en est l’un des piliers.

Ça ne s'est certainement pas passé le plus tranquillement du monde...

Non ! En fait, avec moult gesticulations et fort d’un discours très travaillé à destination du public, il n’a fait que courir avec un temps d’avance sur les pistes que n’allaient pas tarder à emprunter une large majorité de producteurs. Le génie des uns finit par se confondre avec le génie des autres pour trouver sa place sur le marché. C’est d’abord une construction dans le brouillard, en aveugle. La lumière est venue quand est apparue pour tous, comme une évidence, la nécessité pour Gaillac de se construire une identité originale.

Oui mais comment,au bout du compte, le vin de Gaillac va-t-il finalement se distinguer ?

Il y avait une volonté ! Il faut d’abord une volonté ! La décision de construire cette nouvelle identité est prise, mais reste à déterminer comment s’y prendre. Déjà, les producteurs s’accordent plus ou moins à penser qu’il s’agit de modifier l’encépagement de toute l’appellation. Cela ne pourra se faire que par étape, mais l’intention est bien de donner plus d’importance aux cépages autochtones

Qu'apportent donc ces cépages ?

Tout ! Ou presque tout... Le Gaillac était jusqu’alors un vin sans originalité, sans force particulière. En 1973, quand je travaillais à l'usine du Saut-du-Tarn, c’est avec du vin de Cunac qu’entre métallos on égayait les moments de convivialité. Le Gaillac, sans notoriété aucune, était encore inconnu des consommateurs, même les plus locaux. Il aura fallu attendre que nous prenions le taureau par les cornes près de dix ans plus tard pour que la situation commence à s’inverser grâce a cette décision de promouvoir les cépages autochtones. Et c'est ainsi que le Gaillac va gagner ses premiers galons

2) Certes, mais comment avez-vous, vous, sur votre exploitation, réussi cette transformation ?

En 1986, le directeur de la cave de Rabastens propose à plusieurs d’entre nous de vinifier une partie de nos raisins séparément de l’ensemble de la cave. Pour des raisons purement commerciales. en ce qui me concerne. L’idée était qu’un vin étiqueté “Château de Brames”, avec toutefois la mention “mis en bouteille à la propriété”, se vendrait mieux qu’un vin non personnalisé. Mais cette petite astuce ne pouvait pas suffire à faire la différence. Je me souviendrai longtemps de la grimace que m’a lancée l’œnologue cette année là le lendemain des vendanges au bord du quai, à la cave .. Il me dit : “bon, il y a quelques chose à revoir ”.

Et qu'est ce que vous avez compris à ce moment là ?

Je comprends que mon vin manquait de structure et d'originalité. C'était presque du Beaujaulais tant il y avait de Gamay dans mes cuves. C’est alors que je décide de replanter du Duras et du Braucol,

Vous vous décidez donc à produire du Gaillac pur et dur…

En 1989, un assemblage est réalisé avec syrah, braucol, Duras. Et là, tout de suite, c’est autre chose. Je me suis dit : «on est sur la bonne voie» quand, en 1990 au cours d’un repas entre vignerons à la cave, en fin de réunion, le président Fontvielle me demande de lui resservir un verre de ma cuvée ça devenait franchement gratifiant.

C'est le début d'une certaine reconnaissance...

Au printemps 1993, quand on m'appelle depuis un petit concours des vins du Sud-Ouest dans le Tarn-et-Garonne pour m’annoncer que le Castel de Brames venait de décrocher une médaille d'or, beaucoup change dans ma tête, je sens mon travail reconnu.

Pourtant l’année 92 avait été horrible...

Oui, par la une météo exécrable d'abord, jusqu’à cette pluie incessante tout le temps des vendanges. Cette médaille d'or est arrivée comme une divine surprise au milieu du mauvais temps. Elle était le produit du travail d’amélioration de l’encépagement. Et aussi de l’enherbement qui avait permis à mes parcelles de supporter ces intempéries.

Le choix des cépages n’est donc pas le seul travail entrepris ?

J’avais commencé à pratiquer l’enherbement naturel de quelques parcelles de vignes ce qui permet de limiter entre autre les rendements excessifs. Outre ce travail sur les cépages, il faut dire que nous avions, depuis un bon moment, revus les rendements à la baisse, que nous les avions ramenés à des volumes beaucoup plus raisonnables.

Et la qualité a suivi ?

En 1995 lors d’une dégustation informelle entre différents domaines à la cave, c’est une des cuves du Castel qui s’est le plus clairement détachée du lot. La question de tous qui m’est tombée dessus : «Mais comme t’as fait ça ?» Je n’avais rien fait de particulier, c’était juste le résultat d’un rendement que j’avais limité à 50 hectos à l’hectare.

Petit pas après petit pas 

C’est par petit touche, à coup d’expériences tentées individuellement puis partagées et reproduites au sein de la coopérative ainsi que dans l’appellation que l’ensemble finit par progresser, par émulation. A petit pas, petit à petit, comme dans la vie...

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